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A l'ecole du ravi

Je partirai du témoignage du poète Rainer Maria Rilke. Dans Les Carnets de Malte, Rilke décrit la source de son inspiration poétique : « Les vers ne sont pas faits, comme les gens le croient, avec des sentiments (ceux-là, on ne les a que trop tôt) - ils sont faits d’expériences vécues. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d’hommes et de choses, il faut connaître les bêtes, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir le mouvement qui fait s’ouvrir les petites fleurs au matin. Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des contrées inconnues, des rencontres inattendues et des adieux de longtemps prévus [...] Et il n’est pas encore suffisant d’avoir des souvenirs. Il faut pouvoir les oublier, quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore ce qu’il faut. Il faut d’abord qu’ils se confondent avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu’ils perdent leurs noms et qu’ils ne puissent plus être discernés de nous-mêmes ; il peut alors se produire qu’au cours d’une heure très rare, le premier mot d’un vers surgisse au milieu d’eux et émane d’entre eux.[1]» Ce texte peut s’appliquer à tous les arts, à la science, aux relations humaines, mais également à l’expérience spirituelle ou mystique. Chrétiens, Juifs, Musulmans, Soufis, Hindouistes, Bouddhistes ou Taoïstes, toutes les religions ont compris que la beauté, la vérité et l’amour étaient des chemins vers la transcendance.

Plotin[2], l’héritier de Platon et d’Héraclite l’a admirablement montré à l’époque grecque en pensant l’art comme imitation de la nature. Le Soufisme enseigne que toute création est issue d’un acte d’émerveillement, qui est surgissement de l’être. L’émerveillement est participation à l’acte créateur. Les amants, les savants et les artistes revivent à leur échelle, la joie et le bonheur de l’acte créateur et du surgissement d’un monde. Delacroix et Baudelaire affirment le primat de l’imagination dans l’art. Le sujet premier de l’art, ce n’est pas la nature, mais l’artiste lui-même, le fond de son âme, ses émotions, etc. Alain critique cette conception en posant que l’imagination est une illusion et que rien d’autre n’est donné, dans le psychisme humain, qu’un désordre des émotions. L’art devient alors l’extériorisation, le geste de mise en ordre et de discipline de ces passions. Dès lors que nos expériences se confondent avec notre sang, et que nous les avons digérées, méditées et oubliées, elles deviennent profondes, inoubliables et véri­tablement spirituelles et transcendantes. Nietzsche écrit : « Il faut apprendre que la pensée, c’est du sang. Écrire avec son sang[3] ... car le sang est esprit. » Un véritable artiste peint, joue de la musique, fait du théâtre ou écrit avec son sang, avec toute sa vie, avec tout ce que sa vie a de surprenant, d’étonnement, de joie et de souffrance.  Pour Nietzsche, l’artiste est lui-même l’œuvre d’art. Les catégories esthétiques sont des catégories métaphysiques. La figure de Dionysos, essentielle à la tragédie, représente ce qu’il y a de terrifiant, de démesure dans la nature. La nature, que seule une vision artistique peut supporter et embellir, est pouvoir de métamorphose, de devenir, de création et de destruction. L’artiste, seul est vraiment homme , il est ce surhomme capable d’ouvrir sur l’être. Il est celui qui parvient à ordonner le chaos des pulsions qui l’habitent et de l’ouvrir sur un au-delà de lui même. L’esthétique est une « physiologie appliquée » Henri Maldiney va encore plus loin: «L’histoire de l’étonnement est celui du dévoilement de l’être. ... Le destin de l’art est celui de l’étonnement où s’éveillent les transcendances![4] !» Raccourci saisissant et audacieux comme cette parole de Zundel : „Dieu, c’est quand on s’émerveille.” L’émerveillement certes est un pont entre art et transcendance, entre la terre et le ciel, oui, mais un pont sur quoi ? Sur la distance infinie entre l’art et le spirituel ? Pont jeté sur l’abîme qu’il ouvre sous nos pieds. Abîme de nos peurs et de nos angoisses face à la mort, face au scandale de la souffrance et du mal. L’émerveillement n’est pas un luxe, ni même, la part des sots, mais peut-être la plus haute vocation de l’homme. Mais en attendant cet avènement, il est la source de bien de souffrances et de questionnements.

Car la connaissance, en son sommet, n’est pas accumulation de savoir, mais fraîcheur du regard. N’est-ce pas le secret de la véritable intelligence, celle qui est cachée aux sages et aux savants, mais donnée aux simples et aux enfants. L’émerveillement est à l’origine de toutes les grandes découvertes, de toutes les grandes créations artistiques, religieuses, littéraires ou scientifiques. « Tout savoir commence par l’émerveillement, par ce coup de foudre de l’admiration dont l’écho affaibli persiste encore dans le verbe s’étonner qui signifie originellement être frappé par le tonnerre.[5]» Toute l’histoire de la philosophie, depuis les présocratiques jusqu’à Heidegger tourne autour de ce mystère de l’étonnement devant le sublime de la vie. ”Avoir l’esprit philosophique, écrit Schopenhauer, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours. » Einstein disait : « Celui qui a perdu la faculté de s’émerveiller et qui juge, c’est comme s’il était mort, son regard s’est éteint.» Nous retrouvons chez tous les grands hommes cette illumination du regard. L’homme devient génial quand son moi ne fait pas écran entre le réel et la beauté, entre le réel et la vérité, entre le réel et l’amour. Par leurs avoirs, leurs pouvoirs ou leurs savoirs, les hommes se rendent aveugles. Pour voir la beauté quand elle passe sous nos regards, comme l’aveugle de Siloé[6], il faut laver son regard de toute image et représentation ancienne. Tout homme est un aveugle qu’il faut guérir de sa cécité. Pour voir autrement, il faut se rafraîchir, se laver le regard. Notre regard est toujours marqué par notre histoire et entaché de nos peurs. Il n’est pas toujours gratuit et innocent. Avoir un regard toujours neuf ne veut pas dire être naïf, il y a émerveillement et émerveillement, celui de l’enfant n’est pas celui du vieillard; il ne s’agit pas ici de faire l’économie de la critique, mais de savoir la dépasser, car la critique de la critique, c’est de continuer à s’émerveiller comme un enfant même si on est lucide comme un adulte, sinon on tombe vite dans l’absurde et le désespoir. S’émerveiller, c’est dépasser le rien, et espérer qu’au-delà du rien, il y a quelque chose plutôt que rien, et ce petit-rien n’est pas rien parce qu’il change tout. Mais rien n’est aussi fragile, car il est soumis à la loi du tout ou rien. Ne sommes-nous pas aveugles à la merveilleuse fragilité de son surgissement? Mais pour franchir ce pas, et trouver ce que l’on n’a pas encore découvert, il faut accepter de perdre pied et sauter dans le vide. Tout regard est donc exode, prise de distance entre ce qu’on voit, ce que l’on sait et ce qui est devant  nous. Cette traversée n’est pas sans angoisse. « On n’a pas attendu Heidegger pour découvrir combien cet acte fondamental est proche de l’angoisse».[7]

Entre le choc de l’étonnement et l’émerveillement, il y a un long chemin de silence et de questionnement, d’angoisse pour se libérer de la confusion et de l’opposition entre le réel, l’imaginaire et le symbolique. Il y a un long travail de relecture, de séparation, pour voir que le réel visible n’est pas un écran qui empêche de voir, mais un écrin rempli de lumière. Le réel n’est pas un mur ni une barre qui nous bouche l’horizon, mais un sanctuaire qui nous ouvre sur l’infini. L’émerveillement est comme le Sphinx des Pyramides, « une énigme, un mystère, douloureusement irritant[8] », écrit Simone Weil. Baudelaire écrit que dans cette expérience, l’artiste se trouve sur un « trône comme un sphinx incompris[9] ». Pour entrer dans ce sanctuaire du réel, il faut passer devant les gardiens du seuil. Sphinx, dragons ou lions, suivant les cultures et les époques, ne représentent-ils pas l’ambiguïté du beau, qui produit à la fois l’angoisse du vide et le silence émerveillé devant ce « je ne sais quoi, ce « presque-rien » qui change tout. Depuis l’homme de Cro-Magnon, comme nous le montrent les peintures rupestres d’Altamira, de Chauvet ou de Lascaut, l’image a permis aux hommes d’exprimer ce sentiment qui est à la fois stupeur et étonnement, effroi et émerveillement, mélange d’angoisses et de joies face au mystère. Les rites et les images funéraires de toutes les religions depuis 30000 ans en sont les traces visibles. En libérant une forme, l’artiste tente d’apprivoiser la mort et donc la vie. L’art tente de percer le mur de silence qui l’entoure et d’ouvrir une porte vers le mystère. Dans ce combat entre l’absence et la présence, entre l’absurde et la grâce, l’artiste puise à la source du mystère et est épuisé par elle. Et son oeuvre surgit là où il s’anéantit et s’efface. Mystérieux dévoilement où se voile celui ou celle qui en est le témoin. « Qu’est-ce que dessiner ? » demande Van Gogh. « C’est l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible qui se trouve entre ce qu’on sent et ce que l’on peut. » Mais « la peinture n’est-elle pas faite pour démolir le mur » comme le confiait Fernand Léger au père Couturier ? Nicolas de Staël écrit : « L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement, à toutes profondeurs. » Dans cette semaine sainte du regard, nous avons distingué quatre étapes, le choc de l’étonnement, l’exode du regard, la leçon des ténèbres et l’être-là dans le surgissement, pour reprendre des termes de la tradition chrétienne. Exode qui permet de passer de l’esclavage des choses et des représentations à la liberté de l’esprit, quatre étapes qui se retrouvent dans la tradition chinoise : « Voir, ne plus voir, s’abîmer dans le non voir, revoir intérieurement », comme l’écrit François Cheng dans le Dit de Tianyi, reprenant les propos d’un certain Maître Tchang.

 

Suite

 

[1] Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge, Paris, Gallimard, p. 36-37.

[2] Jean COCHEZ, ”L’esthétique de Plotin, partie I et II”, in Revue philosophique de Louvin, Années 1913, n° 80 , p. 431-454 et 1914, n°82, pp.165-192; Jérôme LAURENT, ”Plotin et la beauté de Zeus”, Archives de philosophie

Vol. 61, n ° 2 (4-6/1998), p. 251-267

[3] F. NIETZSCHE, « Lire et écrire », in Ainsi parlait Zarathoustra, première partie, trad. H. Albert, t. II, p. 312

[4] Henri Maldiney, Regard, Parole, Espace, Lausanne, L’Âge d’Homme/ amers, 1973-1994, p. 143 et 146.

[5] M. ZUNDEl, "Le réalisme sacramentel de la liturgie", dans Foi Vivante, Revue des Carmes, Bruxelles, Avril/juin 1960, I/3, p. 1.

[6]  JEAN 9, 1-12

[7] URS VON BALTHASAR, Le chrétien et l'angoisse, Paris DDB, 1954/1994, p. 114.

[8] Simone WEIL, Attente de Dieu, 1950

[9] Ch BAUDELAIRE, Les Fleurs du mal, Paris, Gallimard/Pléiades, p. 21

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