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La peur du vide

ou le «non voir».

Notre regard est limité par l’horizon de nos montagnes intérieures, celles de nos peurs ou de nos égoïsmes et même de nos croyances.  « Ce qu’on sait de quelqu’un, écrit Bobin, nous empêche de le connaître. Ce qu’on dit, en croyant savoir ce qu’on dit, rend difficile de le voir. On croit voir plus que l’on ne voit. » Comme l’écrivait un rabbin, Abraham Heschel : « Les communautés humaines meurent de leurs certitudes. Quitter ses certitudes, c’est le plus difficile, c’est un saut dans ce vide au-delà des croyances et des incroyances. » Malheureusement, depuis Aristote et le Néothomisme, « le prestige de la pensée aristotélicienne était tel que le bannissement de l’infini et du zéro fut accepté sans réserve en Occident depuis vingt quatre siècles.[1] » Nous n’avons même retenu qu’une chose d’Aristote : « La nature a horreur du vide[2]» ! Heureusement depuis, « la découverte, ou plutôt l’admission du vide dans la nature, une étape décisive de l’histoire des sciences a été franchie, mais la polémique agita fortement les milieux savants durant la révolution scientifique du XVIIe siècle. En 1543, la révolution copernicienne fait table rase de toute la pensée cosmologique d’Aristote. En 1640 à Florence, Torricelli met en évidence la pression atmosphérique en faisant une expérience hydraulique, travaux que Pascal complète. La découverte de la pression atmosphérique vient balayer l’idée que si l’eau monte lorsqu’elle est pompée, c’est que « la nature a horreur du vide. » Les mouvements des gaz comme des solides ou des liquides ne s’expliquent nullement par une « horreur du vide », mais par des interactions matière/matière via la lumière (énergie du vide) que l’on appelle les forces fondamentales. Sans l’énergie du vide, la matière ne peut pas interagir avec la matière !  La physique des particules et l’astrophysique[3] aujourd’hui nous montre que la matière et le ciel est 99,9% de vide et que c’est justement cette énergie du vide qui organise la matière, engendre la lumière et la vie. En fait, Aristote défendait les classes dirigeantes qui avaient horreur du vide du pouvoir politique et religieux. Il fallait donc créer un ciel plein de divinités.

Art, science et transcendance se rencontrent en ce non-lieu du vide. Quand nous surmontons notre horreur du vide[4], que nous lâchons prise et que nous nous abandonnons au vide, que nous laissons le vide se faire en nous, alors la transcendance peut enfin transparaître, la lumière et l’énergie intérieures peuvent enfin jaillir.  L’art n’est pas spirituel en lui-même, comme le spirituel n’est pas nécessairement artistique. Nos images pieuses ne sont pas toujours des œuvres d’art. Mais pour atteindre l’autre côté du pont qui mène à la transcendance, il faut traverser bien des précipices ; seul l’émerveillement permet de franchir ce pont. Pourquoi est-ce si rare et si fragile ? Pourquoi cette sagesse, qui est une folie pour le plus grand nombre, est cachée aux sages et aux savants, et réservée aux petits et aux enfants, aux artistes et aux mystiques ?

Si, comme nous l’enseignent les trois monothéismes, Dieu est créateur et qu’il nous a créés à son image, nous avons à devenir, à sa ressemblance, des créateurs de beauté, de vérité et d’amour. Le spirituel n’est la propriété d’aucune religion, pas même de celle de l’art. Le spirituel est ce qui relie des personnes à la transcendance, sans confusions ni mélanges. Il est. Ou il n’est pas. Par sa présence, il nous libère de nous-mêmes et nous universalise en nous reliant les uns avec les autres. Artiste est celui qui crée des liens et des harmonies, entre les couleurs, entre les sons, les mots et les personnes. « Cherchez les notes qui s’aiment », disait le petit Mozart.

Si l’art bien souvent nous déroute, c’est bien qu’il nous invite à changer de route, à passer de l’autre côté, du figuratif à l’abstrait, et derrière ces querelles de représentations, l’invitation secrète n’est-elle pas toujours de passer du visible à l’invisible et donc de l’absence à la présence. Avant de nous faire le don de l’émerveillement, l’art ne conduit-il pas aussi au questionnement et à l’angoisse devant ce qui est radicalement autre ? Avant de nous faire le don d’une transcendance que certains nommeront « le Très Beau », Dieu, ou l’un des attributs d’Adonaï, Christ, ou Allah, l’art contemporain ne nous donne-t-il pas plus souvent le vertige ?

La leçon des ténèbres :

« s’abîmer dans le non voir».

Sur ce pont qu’est l’émerveillement, l’artiste oscille bien souvent entre l’idolâtrie et l’extase, l’angoisse et la joie. Mais, le plus souvent, il est plongé dans la nuit, cet inconnu nocturne dont parle Rimbaud. L’artiste, comme tous les mystiques, traverse cette triple nuit des sens, du désir et du sens, triple nuit du corps, de l’âme et de l’esprit[5].  Rilke écrit : « Vous devez donner naissance à vos images. Elles représentent l’avenir à naître… N’ayez pas peur des sentiments que vous éprouvez. L’avenir doit entrer en vous bien avant de se produire… Attendez simplement sa naissance…L’heure de la nouvelle clarté. »[6] Attendre apprend à désirer et à purifier nos désirs. L’attente augmente notre capacité à désirer et donc à recevoir. À travers les images et les discours, à travers les notes et les rythmes, les couleurs et le dessin, s’opère cette transmutation du désir. Nos sens cherchent à saisir le réel pour mieux l’apprivoiser, alors qu’il nous faut lâcher prise. Nos sens nous rendent idolâtres et esclaves de nos représentations, de ce que nous croyons saisir en le nommant comme soi-disant le réel. Les objets de nos désirs sont des illusions

 

Le désir ne peut se satisfaire que de l’infini. Mais cette heureuse nuit est celle de notre libération de nos esclavages, corporels, affectifs et intellectuels. L’Égypte intérieure est une réalité vivante en chacun d’entre nous. L’art nous appelle à cet exode du désir et à traverser le vide du non-désir, la mer où nos désirs se noient et le désert où le désir grandit et ne peut s’arrêter sur rien, avant d’entrer dans cette terre promise de l’émerveillement.  Dans la nudité des sentiments, des images et des discours, s’opèrent cette libération du désir et cette transmutation du fini en infini. Nous regardons sans voir, enfermés dans nos images et notre culture, dans les prisons de nos représentations, comme si la nature et les autres n’avaient plus rien à nous dire. Le regard idolâtrique est arrêté par ce qu’il voit. Il en a plein les yeux. Il ne peut donc aller au-delà du déjà vu. La connaissance idolâtrique a l’intelligence arrêtée par ce qu’elle sait. L’affectivité idolâtrique a le cœur arrêté par ce qu’elle aime. La religiosité idolâtrique a la foi arrêtée par ce qu’elle croit. Dans chaque domaine, les objets de la connaissance sont pris pour le réel. Or le Réel passe infiniment le réel, celui que l’on voit, celui que l’on maîtrise par son savoir, celui que l’on aime et surtout par ce à quoi l’on croit. Le Réel, dans sa profondeur, ne peut être que de l’ordre de la surprise et de la rencontre. Voir, savoir, aimer ou croire ne sont pas des buts en eux-mêmes, mais seulement des étapes dans la connaissance du réel. Il ne faut jamais s’arrêter en chemin. Le chemin vers la véritable connaissance conduit à une nouvelle naissance, où « l’homme passe l’homme », comme l’écrivait Pascal. La connaissance n’est pas seulement quelque chose à acquérir, mais quelqu’un à rencontrer. S’arrêter aux choses et aux mots, c’est perdre le sens de sa recherche et oublier le chemin et son but. Au lieu de toujours vouloir dominer et analyser les choses, ne faut-il pas changer de regard sur ce réel, si proche et pourtant si lointain ? Au lieu de toujours vouloir dévisager les choses et les êtres pour mieux les figurer, leur coller une image, un titre et donc les défigurer, les maîtriser. Pour mieux les analyser et les synthétiser, ne faut-il pas plutôt les envisager et donc leur donner un visage et les transfigurer ? La finalité de la critique n’est-elle pas dans son abandon. La finalité est cette transmutation du regard par la transformation de l’étonnement, en questionnement, et de questions en question toujours sans réponse, en silence… puis en émerveillement devant un réel qui restera toujours ouvert ? Il ne faut donc jamais rester devant toujours entrer dedans, dit et redit Tal Coat. Henri Le Saux écrit que c’est « quand toi, tu t’émerveilles, que sont la vraie connaissance et la seule paix. »  C’est à chacun d’entrer dedans, d’attendre encore et toujours, d’accueillir ce qui vient. Le réel ne peut se connaître par les discours ni dans les livres. Saint Bernard répétait à ses moines : « Les arbres et les rochers t’en apprendront beaucoup plus que toutes les bibliothèques et les universités. » Il nous faut donc apprendre à contempler ce Réel, non pour produire de nouveau discours, mais pour recevoir ce « nouveau regard » et entrer soi-même dans ce divin jeu, se laisser transformer et transfigurer par lui.

Si l’artiste éprouve le besoin de faire de l’obscurité sa demeure, c’est que seules la nuit et l’épaisseur de la matière brute lui permettent d’enfanter cette lumière. La nuit est subterfuge pour nous ouvrir les yeux, sur ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire. La source de son inspiration et sa respiration sont ce contact avec une matière vierge et mystérieuse qui est le chemin vers la source cachée et la matrice où s’enfante la lumière. L’artiste, lui, est toujours aveugle. L’art est un don de l’avenir, mais l’artiste entre dans l’à-venir les yeux bandés. C’est de nuit qu’il ouvre la porte à ce qu’il ne voit pas encore, mais qui est déjà présent, et dont il porte l’intuition et la nostalgie. C’est là le moteur de sa vocation et de tout ce travail. C’est de nuit qu’il voit ce qui est déjà là, mais qui n’est pas encore totalement manifesté. Cela vient en lui, mais il sait que ce n’est pas totalement lui. Cela lui est donné. Comme un papillon nocturne, il est attiré par la lumière. Cette source cachée vient d’au-delà de lui, toujours inoubliable et inespérée, comme une lumineuse-ténèbre qui vient emplir sa nuit. Artiste, alors est celui qui, dans l’épaisseur de cette matière close de toute part, ouvre une percée vers l’être. Son art est passage du dehors au dedans, immersion dans le vide et le silence, attente et transmutation du regard, communion entre le visible et l’invisible. Dans l’épaisseur de la nuit et la nudité d’une matière brute, sans représentations, par delà les sentiments et les idées, il attend. Douloureuse nuit qui enfante une lumière qui surgit comme une aube, toujours inoubliable et inespérée ! Ni ne montrer, ni démontrer, mais ouvrir le Rien. « Dans l’art nu, ouvrir le rien[7],» attendre et naître à la présence. Être délivré, attendre pour désirer et venir à l’Ouvert !

Après le choc des philosophies orientales et la réaction nihiliste du XIXe siècle, n’est-il pas l’heure de comprendre autrement et de manière positive, les concepts de ”vacuité” et de ”vide”, qui ne conduisent pas uniquement au néant, mais à la plénitude de l’être? L’espace vide, le temps vide, le silence entre deux notes, ne sont-ils pas essentiel et la condition d’une respiration des êtres et des choses? Le vide n’ouvre-t-il pas alors sur la distance, celle de l’entre-deux, sur la rencontre possible dans l’union des contraires et le respect des différences. La création ”ex-nihilo”, ne dit-elle pas également en Occident, tout le positif de ce ”vide créateur”. Il est le lieu et la condition de toute véritable création? Cet événement n’est-il pas aussi avènement, une venue prévenante, toujours advenante et surprenante? Jaillissement sans reprise ni retour sur aucun sujet ni objet. Rien ne peut retenir, ni enfermer la source cachée et qui coule ici-maintenant. « La beauté est toujours un advenir, un avènement, une épiphanie, un apparaître là.[8] »

Avant d’enfanter la lumière, tout véritable artiste est plongé dans la ténèbre. Delacroix parle de « lumière, que te voilà menacée ! Tu n’es déjà plus que le milieu où lancer ce pont jeté entre les âmes. » Nous comprenons alors pourquoi Braque nous rappelle que « la beauté est une blessure devenue lumière » et qu’Aragon nous dit que « tous ceux qui parlent des merveilles, leur fable cache bien des sanglots. Les gens prennent pour des roses la douleur dont ils sont brisés. L’icône d’un visage en larmes est aussi celle d’un dieu voilé » et « nos larmes ne sont-elles pas aussi calligraphie de l’âme », dévoilement de sa présence ? Un maître soufi écrit : « La Vérité n’est pas voilée, ce sont tes yeux qui portent un voile. » C’est quand nous pleurons vraiment, des larmes de sang et de vie que l’invisible se dévoile sous nos yeux émerveillés. L’éloquence de nos pleurs s’inscrit sur nos visages en incarnant le mystère. L’icône d’un visage en larmes devient celle d’un dieu voilé. L’histoire de l’art ne serait-elle pas d’abord une histoire de douloureux enfantements, de larmes et d’une joie qui parfois fait pleurer ? Rappelons-nous les Requiem de Mozart, les Lamentations de Jérémie, les Leçons de ténèbres de Couperin, Victoria, Haydn, et de combien d’autres grands musiciens….« Le peintre assis devant sa toile a-t-il jamais peint ce qu’il voit. Ce qu’il voit, son histoire voile. Et ses ténèbres sont étoiles. Comme chanter change la voix », écrit encore Aragon.

Mais pour bien voir dans l’abîme qui, là[9], se voile et se dévoile, il faut bien discerner l’idole de l’icône. Tension entre les « dits » des images, leurs symboles et leurs inter-dits, l’art est cette ultime lectio divina d’un réel qui reste la source inépuisable de la contemplation et de l’action, et donc de l’inspiration des artistes. Berdiaev comme Zundel ont été attentifs aux pratiques et aux « exercices spirituels » des philosophies anciennes, et particulièrement à ceux du stoïcisme romain et monastique. L’art d’interpréter les textes, un paysage ou la musique, se situe toujours dans les marges. Sur la limite du voir et de l’entendre, il tente l’impossible : vouloir dire l’indicible ou vouloir montrer l’invisible. Et tous nos interdits sur les représentations ne font que traduire nos peurs face à cette ambiguïté de l’art face au mystère. Nos querelles iconoclastes sur le figuratif et le non-figuratif n’en sont-elles pas la trace ? Nos peurs des images, des photos, des reproductions de concerts, du cinéma et surtout du théâtre ne sont-elles pas le signe d’un manque de lâcher-prise. Certes, le spectacle, la parole et la musique vivante sont incomparables, elles nous plongent dans l’ici de la transcendance et donc dans l’effroi du beau, comme écrit Jean Luc Marion. Mais pourquoi cette peur d’enfermer la vie dans quelques traces dématérialisées ? N’est-ce pas simplement un manque de détachement et une peur de la mort. Et pourtant, ces écrits, ces livres, ces films et ces enregistrements, permettent de transmettre cette vie que les artistes, les amoureux et les savants de tous les temps ont ressentie, vécue et tenter de la partager avec les autres. L’art peut transmettre l’impossible par-delà nos traditions et nos cultures. Par-delà la mort et la vie, l’art incarne et transcende une époque. Il transmet des valeurs, un esprit, une présence, une vie. Accepter ce jeu, c’est entrer dans le mystère de toute création. Jeu de relation et de hasard, l’art recherche l’harmonie des images, des couleurs, des notes ou des mots. Ce jeu créateur n’est-il pas le secret divin, ou plutôt, comme Dante nous le suggère, divine comédie du visible et de l’invisible qui nous plonge dans l’enfer de l’Hadès qui signifie « a-deis » ou non-voir. Or n’est-ce pas là une divine pédagogie, qui nous initie au mystère de la lumière invisible et du silence-sonore. Jeu de mort et de résurrection, où nos pauvres mots et nos images font leur temps. Un jour, ces expressions artistiques disparaissent pour renaître autrement de générations et générations.

Pour libérer le dialogue avec les autres ou fraterniser avec les choses, il faut prendre non pas le chemin des on-dit, mais du non-dit, du non-vu, du non-entendu. „Va là où tu ne peux; vois où tu ne vois pas. Écoute où rien ne bruit; tu es où un Autre parle”,  écrit Angélus Silésius, dans le pèlerin chérubinique „Si je renonce au monde, écrit un philosophe taoïste, je peux m’élever porté sur le dos de l’oiseau de ma conscience et aller au-delà dans l’espace errer au village de Nulle part et établir ma demeure dans le pays étendu du Vide. Soyez vide. Voilà tout! L’homme parfait se sert de son esprit comme d’un miroir où se reflète l’éternité. „ Ce coup terrible du néant nous fait perdre, non seulement le sens de l’espace et du temps, mais aussi ses représentations, et surtout notre propre identité. „Nous y perdons notre ici. Nous n’avons plus de lieu. Nous avons plus lieu.»[10] L’identité du sujet est remise en question. « C’est par cette mort vécue dans l’instant que nous pouvons accéder à l’invisible[11].» Ce vide est la matrice où l’homme devient un”néant capable de Dieu”, suivant cette belle expression du Cardinal de Bérulle.

Voir autrement :

le passage de l’idole à l’icône

« Art et religion ne puisent-ils pas ici à la même source ? L’expérience esthétique n’est-elle pas la trace d’une obscure rencontre entre l’homme et le divin ? Les Chinois comparent un artiste à une abeille aveugle. Elle devine la présence de la fleur ; elle tourne désespérément autour. Elle le sait : il y a là quelque chose d’essentiel qui, à la fois, s’offre et se retire. C’est un besoin analogue qui inspire l’artiste et exaspère parfois son impatience. » [1] Quelque chose ou quelqu’un nous fait signe et nous appelle ? Renoncer à répondre à cet appel n’est-ce pas renoncer à être et rester dans l’avoir, le savoir ou le pouvoir, ceux de nos certitudes et de nos façons de voir ? L’art est subversif. Il nous éveille et nous invite à lâcher prise, à passer du sensible au spirituel, de l’immanence à la transcendance. Le spirituel dans l’art n’est ni dans le comment, ni dans le pourquoi des choses, mais dans leur surgissement. Le seul mystère de l’art c’est qu’il soit là. Mais c’est nous qui en général n’en sommes pas là, enfermés dans nos habitudes de voir et de penser. L’art est appel ; appel à être là, dans l’ici attentif ; être là au présent qui ne cesse de se donner. Le spirituel dans l’art est dans cette mystérieuse présence où l’art nous donne de communier ensemble à la même intuition de la transcendance du monde. L’art est invitation à traverser le pont, entre le fini et l’infini, entre le présent et la présence ; il nous invite à passer de l’autre bord, sur le versant de la transcendance. Il est à la fois libération et transformation, non seulement de l’objet artistique, mais du sujet de l’artiste ou du spectateur. L’art est lieu de passage entre la matière et l’esprit, passage du dehors au-dedans et du dedans au transcendant. Il « rend visible » l’invisible transcendance des choses, des sons et des couleurs. Un tableau ne cherche pas simplement à rappeler un paysage ou un visage, il est  un appel à y entrer. On ne regarde pas un tableau, on y pénètre. « Jamais devant, toujours dedans ! » nous répète Tal Coat. On n’écoute pas une musique en faisant autre chose, on ne reste pas extérieur, on n’est pas ailleurs, sinon ce n’est plus de la musique vivante, cela reste des sons qui ne suscitent plus aucune vie, qui ne ressuscitent plus la Vie qui les a engendrés. L’art alors n’est plus une simple imitation de la nature, il est révélation et apprivoisement de son mystère, il est dévoilement et accomplissement de l’être. Il change notre regard sur elle et éveille la communion entre l’homme et la transcendance. L’art produit en nous ce saut métaphysique, entre les objets et la transcendance des sujets qui l’ont produit ou qui le contemplent. C’est en ce sens que Maître Eckhart écrit : « Voici en quoi consiste le salut : lorsque nous nous émerveillons des beautés de la création et que nous louons leur magnifique Créateur. »  L’art est bien un lieu de salut pour l’humanité. L’art est ce lieu où la nature défigurée retrouve son vrai visage et sa pleine lumière, celle de la transfiguration, ultime passage de l’idole à l’icône.

 

[1] F. Dostoïevski, L’Idiot, P. III, ch. V.

Suite

 

[1] TRIAN XUAN THUAN, La Plénitude du vide, Albin Michel, 2016, p. 364

[2] ARISTOTE, Physique, livre IV

[3] Michel CASSÉ, « Du vide et de la création », l’astrophysicien

[4] Que ce vide soit religieux, intellectuel, sentimental, culturel, artistique ou spirituel

[5] Jean de la Croix, La nuit obscure, Œuvres complètes, Paris, Cerf, 1990.

[6] Rainer Maria Rilke, Lettre à un jeune poète, Paris, Gallimard, 1993, n°3

[7] Henri MALDINEY, Ouvrir le rien, l’art nu, Fougères, Encres marines,

[8] François CHENG, Cinq méditations sur la beauté, Paris, Le Livre de Poche, 2006-2008

[9] Martin HEIDDEGGER, l’être là, le Dasein

[10]  H. MALDINEY, Regard Parole, espace, p. 143.

[11]  Jean SULIVAN, Matinales, Paris, Gallimard, p. 178.

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