
A l'école du ravi, Paris BoD, 10/2021

Le berceau du regard :
La naissance de la parole
« Tu voyages beaucoup, écrivait Silésius, tu es à l’affût de tout; si tu n’as pas croisé le regard de Dieu, tu n’as rien vu. » Où croiser ce divin regard, me direz-vous, sinon à la croisée du visible et de l’invisible, dans l’entre-deux de leur surgissement ? Et si ce divin était caché derrière ce voile du ”rien”, à la limite, dans les marges du ”presque rien[1]”. Si l’enjeu de ce jeu était l’avènement de ce Tout-Autre. Être sans distance et sans jeu, c’est être sans ouverture ni relation aux autres. Si la béance des choses, des mots, des notes, des couleurs ouvrait l’espace au chant, au tableau ou au poème, c’est-à-dire à la Parole Vivante...
L’art est alors de l’ordre du secret. Secret de la vie, qui est un mystère à la fois étonnant et surprenant, splendide et angoissant. Il ne peut que se vivre et se célébrer. Baudelaire témoigne : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires: l’horreur de la vie et l’extase de la vie. » [2] Rilke décrit ce surgissement de la transcendance : « Tandis que les autres se consacraient, pour en venir à bout, au plus proche et au plus tangible, lui, par sa voix, maintenait le lien avec le plus lointain et nous y rattachait jusqu’à ce que nous fussions entraînés» [25].Face à l’effroi devant le surgissement de la vie, entre l’angoisse et l’émerveillement, il n’est que le chant pour célébrer la vie ou la mort. Face au sacré de la vie, ”l’Ouvert” nous donne de rencontrer celui qui est, à la fois si proche et si lointain, si présent et pourtant inaccessible. L’œuvre surgit toujours comme un dévoilement, une surprise, comme un cri de délivrance „ Voici l’œuvre! Ecce Arte et homo! „Tout est accompli”: L’œuvre et l’artiste unis et crucifiés sur la croix des représentations. Art nu, œuvre ouverte sur l’humain et le divin, par delà toutes les figurations et défigurations, elle rayonne cette douce lumière de la transfiguration. « Ici les éléments retrouvent leurs voix. Pierres, rochers, sable, vent, feu du soleil et neige d’étoiles glacées dans la nuit, tout parle. Et la clarté de leur évocation est telle qu’aucune excitation ne vient brouiller les paroles.” Communication totale de l’humain et du divin dans l’entre-deux ouvert par la déchirure du Rien. « La vie est présence totale, parce qu’elle est une force simple et infinie qui se diffuse en une continuité dynamique. Plotin saisit la Vie, du dedans, comme un mouvement pur, qui est partout, sans s’arrêter nulle part, qui est „déjà là”, ayant toutes les formes particulières qu’il engendre sans s’arrêter en elles.. » Mystère où le divin advient lorsque l’art s’absente» ou inversement‚ « l’art advient là, où Dieu s’absente», comme l’écrivait Jean Luc Nancy. Art du retrait mutuel, Art du vide où le regard vers l’autre devient présence intérieure. Ce regard pauvre et vide devient source de vie et fontaine de lumière. Vierge, il virginise tout ce qu’il touche, tout ce qu’il contemple et enfante le divin dans l’humain.
«La parole serait née mille fois à Bethléem, écrivait encore Angélus Silésius, si elle ne naît pas en toi aujourd’hui, cela ne te sert de rien». Mais comment trouver ce lieu où une parole vraie peut encore naître aujourd’hui ? Nulle part, sinon en suivant l’étoile du Rien, du presque rien. Ce chemin est celui des pauvres d’esprit, des doux, des hommes de désir, des cœurs purs et de ceux qui ont faim et soif de justesse de cœur et de justice sociale. Ces bonnes attitudes sont-elles toujours données aux regards innocents et simples des enfants, des poètes et des artistes? Il semble qu’elles soient cachées aux sages et aux savants, comme nous les présente Jésus dans le sermon sur la montagne d’après les évangiles de Luc(6,20-26) et Matthieu (5,3-12). Leur savoir les rend aveugles. Leur pouvoir et leurs avoirs les empêchent d’être libres et assez pauvres pour accueillir ce non-savoir, ce non-voir, cette désappropriation et cette disponibilité essentielle à l’accueil de la transcendance. Ils savent tout, alors ils ne peuvent plus rien découvrir. Ils ont tout ou ils en ont l’illusion, alors ils n’ont plus besoin de rien, plus de désir, plus de faim ni de soif de justice... et c’est là la vraie question, ils n’ont plus le désir de ce presque rien, de cette transcendance au quotidien qui change tout. Nos visions et nos représentations du monde peuvent-elles simplement descendre du ciel de nos abstractions, pour prendre chair aujourd’hui, sinon en descendant des arbres et des rochers, comme nous le rappellent si justement Saint Bernard, c’est-à-dire des choses.
Ce visible, sans la présence des mots, devient vite inhabitable. Dès qu’il s’habille de mots, il change, ou plutôt notre regard a changé. Nous ne sommes plus indifférents aux choses. Les choses s’habillent de lumière, elles sont habitées d’une invisible présence et nous deviennent familières. D’étranges et magiques, ces étrangères peuvent devenir des amies. Dans leurs différences, elles s’ouvrent pour enfanter autre chose qu’une idole. Du mirage des représentations, des images et des mots, elles nous conduisent sur d’autres rivages, au miracle de leur naissance invisible. Le visible porte l’invisible en son sein; il l’informe et le contient. L’homme fabrique des vases avec de l’argile, mais qu’est-ce qui en donne l’usage? Sinon le vide, nous dit un proverbe chinois. "Je suis le vase vide de Dieu, écrit Silésius, où il se répand. Il est ma mer et ce qui me contient." Le vide du fini est, en fait, plein d’infini. Ce vide des choses est créateur. Il est porteur d’une attente et fécond de l’infini. Le monde n’est plus alors, ni un piège ni une illusion, mais la sublime allusion d’un autre monde. Partir à la recherche des mots, des sons, des ”notes qui s’aiment”, comme le jeune Mozart, et trouver le langage des choses, le langage des oiseaux, c’est entrer dans le désert du vide et de l’informe d’un monde en genèse, celui de la Parole. Divine folie ou sagesse du Rien? Mais ce rien devient tout au-delà du rien, quand le voile du temple du réel se déchire. Le visible est « un récipient vide où l’on peut cependant puiser, sans qu’il ait besoin d’être d’abord rempli. Il est sans fond, lui qui engendre toute chose en ce monde.»[3] Les choses sont là, elles nous attendent en nous faisant signe. C’est nous qui ne sommes pas là, et qui sommes aveugles et sourds à leurs appels à venir de l’autre coté, dans l’invisible de leur présence.
Où la parole peut-elle naître, sinon là où elle prend sa source? En toi, dans le silence et la nuit, sur ce « nuage d’inconnaissance »[4] ou sur ces « chemins qui ne mènent nulle part[5]». L’infini est caché sous chaque grain de sable. « Ouvrir le Rien.[6] » Mais ce lieu n’est pas un lieu, c’est le « non-lieu de toute création.[7] « Silence, ce lac à la surface lisse et impénétrable dans les profondeurs duquel submergés, les mots attendent.»[8] Le silence est la matrice de toute vraie présence, il est la divine origine de toute parole et la source d’où coule le fleuve des mots, des couleurs et des sons.
Ne me demandez pas non plus quand elle va naître? Je ne sais. Docte ignorance du main-tenant! Coïncidence des opposés quand le principe de non-tradiction est dépassé par le réel? Ou simplement accueillir la main tendue du visible et dire oui à l’invisible sans voir. Ouïr et jouir dans la nudité de l’instant, du présent de la présence. Répondre ”oui” au sourire de l’être dans l’apparaître des choses. Car la parole n’est pas quelque chose, elle ne s’arrête pas aux mots et aux concepts, aux images ou aux symboles, elle est une indicible présence derrière le voile des choses. Elle est, dans le même temps, action vivante au cœur de la vie. Dans le deuxième livre de la Docte ignorance, Nicolas de Cuse pense la création comme une contraction de l’Être divin. Il fait entrer du vide dans l’être, ce qui permet la diversité des étants. On est ici tout près de la notion grecque de la loi des contraires et d’harmonie d’Héraclite d’Éphèse reprise par les stoïciens, et de la ”Voie de la vie ouverte” dans le Taoïsme[9] en Chine, ou du principe d’harmonie à Bali ainsi que de la tradition juive du tsim-tsoum. "Au-dessus de toute les formes, ce qui voit sans voir, ce qui guide sans savoir, l’ignorance qui est la suprême connaissance.[10]”
« Si ton œil est simple, tout ton corps sera dans la lumière [11]». « Ton œil est la lampe de ton corps. Lorsque ton œil est en bon état, tout ton corps est éclairé; mais lorsque ton œil est en mauvais état, ton corps est dans les ténèbres[12].... Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, qui changent l’amertume en douceur et la douceur en amertume! [13] » Si ton regard est vide de tout le déjà-vu ou rêvé, alors tout et même le « presque-rien » deviendra lumineux. La lumière de l’émerveillement est en germe dans nos regards. Elle est « porté par ce vide, cette déchirure du rien qu’est l’éclair de l’être, que ces présences artistiques nous apparaissent alors en leur vérité, dans la nudité de la naissance.[14]» Les mots les plus simples deviennent les plus lumineux. C’est par leur pauvreté qu’ils nous ouvrent la porte vers la lumière ; c’est dans leur retrait qu’ils nous font une place, et que nos coeurs respirent et que nos esprits devienent libres et créateurs; c’est dans la nuit qu’ils dévoilent leur véritable lumière. Alors ces regards, qui nous semblaient morts, deviennent vivants. Ces notes, qui se perdaient dans le bruit du monde, retrouvent dans ce silence-sonore leur force, leur élan de vie et leur présence. Ces choses, qui étaient limitées de tous côtés, éclatent à l’infini des regards et des lectures; dans ces vides éclatés, elles deviennent présences sans limites, elles nous rendent présents à la Présence qu’elles dévoilent. Quand les mots s’effacent et que les regards s’éteignent, quand un grand silence enveloppe le mystère des choses, alors nous pouvons toucher et voir une parole lumineuse, en acte et en vérité. Admirable échange où les sons deviennent musique, où les couleurs sont lumière, où la parole et l’homme s’unissent, où matière et esprit se rencontrent sans confusion, ni mélange. De cette rencontre auprès du tombeau vide des choses jaillit la lumière.
Quand les prisons de nos regards et les tombeaux des mots s’ouvrent, quand les barbelés de nos représentations sont arrachés, quand les écrans et les voiles de nos esprits sont déchirés et que les regards en miroirs sont brisés, alors les regards simples, pauvres et nus se lèvent et, sans appui, marchent à travers les murs et illuminent le monde. Comme les vitraux d’une cathédrale de lumière, ils dansent les mille couleurs des choses. Sur la montagne vide, par delà la grâce des mots et la lourdeur des choses, les mots se font silence-sonore, ténèbres-lumineuses, absence-présence. Folie humaine ou sagesse divine? La sagesse, ici, est d’abord, docte ignorance et coïncidence des opposés. Comme disait Alain, connaître sa folie et l’accepter, c’est s’accepter non-sage et donc libre. C’est la douce folie des enfants, des artistes et des saints qui nous invitent à «vivre en poésie», accordés avec cet au-delà, qui se voile et se dévoile dans le silence des choses comme dans les secrets de nos histoires. Paul Claudel écrivait lui aussi: «Pour transformer le monde, il n’est pas besoin pour toi de la pioche, de la hache et de la truelle et de l’épée. Mais il te suffit de le regarder seulement avec ces yeux de l’esprit qui voit et qui entend. »[15] François Cheng[16] décrit admirablement cette expérience de l’attente et de l’avènement de l’oeuvre.« Chacun a déjà vécu ce moment émouvant où, lors d’un spectacle ou d’un concert de haute qualité, tous les participants ont le visage transfiguré, tant il est vrai que la beauté attire la beauté. Ceci est conforme à ce que nous lisons chez Saint Augustin, : la beauté résulte, à ses yeux, de la rencontre de l’intériorité d’un être et de la splendeur du cosmos, laquelle, pour lui, est le signe de la gloire de Dieu. Cette rencontre supprime, en quelque sorte, la séparation de l’intérieur et de l’extérieur. Si la beauté du monde forme un paysage, l’âme est elle aussi paysage.[17]» La beauté comme la vérité accomplissent ce miracle de la transfiguration du cosmos dans la naissance du divin au coeur de l’expérience humaine.
L’art authentique opère ce miracle de nous ouvrir les yeux. Il opère en nous cette transmutation du donné en don. Le sens d’un tel art n’est pas en lui-même, mais dans le don qu’il nous fait de nous-mêmes à nous-mêmes. Par delà tous les sens abandonnés en chemin, le sens du sens, c’est nous. C’est là le but ultime et le secret de l’art. Pourquoi l’art nous fascine et nous transforme. L’art nous appelle à venir, à advenir et à devenir, il suscite notre présence en nous rendant présents : «Nous sommes le sens, écrit Jean Luc Nancy, dans le partage de nos voies.» Les choses ne sont rien. L’important, c’est nous dans le ”Ah!” partagé devant leur surgissement. Si le réel passe le réel, c’est parce que ce Réel, c’est nous dans notre présence au monde, partagée. Le Réel est dans ce ”Nous” donné et abandonné. C’est dans cet écho entre les choses et nos présences rassemblées que se constitue la communauté du sens et ce lien qui fait corps et incarne le sens d’une époque et d’un lieu. L’art ainsi est lieu du passage et du partage. L’art ouvre ce ”nuage d’inconnaissance” de l’entre-deux, où nous communions ensemble au même éblouissement. C’est dans ce jeu qu’il nous introduit et dont l’enjeu est une communauté de ”je” distincts et unis. Art et liturgie s’unissent alors pour ouvrir le sens de la vie. Ce jeu est manifestation de l’être ensemble. Ce qui ne cesse de venir à nous est toujours déjà là, et nous appelle à venir, il suscite et re-suscite notre être ensemble. Art eucharistique qui nous ouvre à l’unique présence d’un Réel par delà, mais au cœur de toutes nos représentations. Dans l’absolue nudité des sentiments, des figurations comme des abstractions, l’art est cet événement - avènement unique et personnel, de l’esprit au creux d’une matière, où surgit une lumière, toujours déjà là, mais c’est nous qui n’en étions pas encore là. L’art en nous rendant présents, nous éveille et nous guérit de tout ce qui nous empêche de voir l’invisible présence au coeur du visible, il nous donne de voir ce qui est là dans le simple surgissement des choses sous nos regards.
Kandinsky dans son livre, Du spirituel dans l’art, conclut que « l’artiste est le Prêtre du Beau »[18] ; il en est le prophète et le serviteur, et l’artiste est bien le « pontife » qui nous initie au mystère de la transcendance du beau et nous invite à passer, émerveillé, sur ce pont qui sépare et relie la terre et le ciel. « C’est pourquoi l’Église, comme l’écrivait Paul VI, puis Jean-Paul II dans sa Lettre aux artistes, a besoin des saints, mais aussi des artistes, les uns et les autres sont les témoins de l’Esprit vivant (du Christ). Le monde a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. Vous êtes les gardiens de la beauté du monde. » Mais nous sommes aveugles à la merveilleuse fragilité de son surgissement. L’artiste, le scientifique, le spirituel est tout entier tourné vers cette fragilité de la beauté, de la vérité et de l’amour, fragilité de l’existence. L’art est toujours inespéré et inattendu. L’art n’est jamais une prise, mais une déprise avant de devenir une surprise. Les poètes, comme les mystiques, ne sont compris qu’une fois qu’ils sont morts, car leur innocence insulte les vivants. Loin des discours, leur oeuvre est le fruit d’une vision, de fulgurations. Leur présence illumine le monde d’un jour nouveau. Leur vision renverse les perspectives et réconcilie les contraires. Leur message, loin de l’objectivité qui chosifie tout, est plus de l’ordre du silence et de la lumière qui transfigure. L’art est inutile, mais ils nous portent au-delà de nous-mêmes. Il nous façonne et nous sauve. Dostoïevski dans l’Idiot fait dire au prince Michtine : «La beauté sauvera le monde »[19]; « l’art en est un instrument », poursuivra Serge Boulgakov, car il nous guérit de nos peurs et nous réconcilie avec la création. L’art, la science et l’amour sont des instruments de salut. Car ils découvrent le monde à la lumière de la Transfiguration. Ils ouvrent le monde sur le non vu, sur l’inconnu. Ils ouvrent sur le mystère et nous conduisent sur le chemin de l’infini. Ils sont des instruments de salut, parce qu’ils nous conduisent sur des chemins de guérison, de méditation, de purification, d’illumination et d’union au créateur par la création. Ils deviennent ainsi des sacrements, car ils sont des dons de Dieu aux hommes. Ils sont instruments parce qu’ils nous rendent visibles l’invisible, parce qu’ils nous éduquent le regard et l’écoute pour voir et entendre ce divin dans la transparence du monde. La beauté comme la vérité et l’amour n’ont peut être pas encore sauvé le monde, mais ils ont sauvé notre capacité d’étonnement et d’émerveillement. S’ils n’ont pas encore révélé ce divin à tout le monde, ils en auront mis certains sur le chemin et permis de pressentir l’interrogation suppliante et émerveillée de Dieu devant l’homme et des hommes face au mystère divin. La parole vivante, en acte et en vérité, celle que cherchent dans la nuit les amants, les artistes comme les scientifiques, n’est autre que ce verbe, lien entre l’humain et le divin. Nicolas Berdiaev propose d’intéressants développements sur ce sujet : « Les rapports entre le salut et l’acte créateur, le rôle de l’acte créateur dans la vie spirituelle posent des questions fondamentales dont dépendent l’avenir de la spiritualité dans le monde et la possibilité d’une nouvelle spiritualité. L’amour chrétien doit être compris comme la manifestation suprême de l’acte créateur dans la vie, comme la création d’une vie nouvelle. » « L’art est une création transfiguratrice, non certes une transfiguration réelle, mais l’annonce de cette transfiguration. La beauté d’une danse, d’une symphonie, d’un poème, d’un tableau entrera dans la vie éternelle. L’art n’est pas passif; il est, au contraire, actif et, comme tel théurgique.» Dieu attend avec impatience les résultats de notre créativité, car il « veut de moi un acte de création libre». La créativité est notre devoir face à Dieu. Selon Berdiaev, « il est impératif de se rappeler que la créativité de l’homme n’est pas un droit ou une exigence de notre part, mais un appel et une exigence de la part de Dieu à notre égard. Dieu attend l’acte créateur de l’homme, qui est une réponse à l’acte créateur divin.» . Pourquoi, alors, la beauté peut-elle exprimer soit le ciel soit l’enfer? La beauté sauvera le monde et l’art est un de ses instruments. Si la beauté de ce divin peut sauver l’homme et avec lui tout l’univers, c’est parce qu’elle donne la joie et la paix intérieure. La beauté libère les énergies créatrices et unifie. Elle nous ramène à nos origines: là où réside l’expression suprême du salut, de la guérison et de la victoire sur tous les dualismes. La beauté, l’amour et la vérité nous permettent d’oublier la douleur pour reposer dans la joie. Comme le dit Simone Weil la beauté est „l’éternité ici-bas”. Mais cette beauté est fragile, ”éphémère”. Le mal, parfois, est l’usage pervers que nous en faisons. „Sans la beauté, la vie ne vaut pas d’être vécue.[20]” Ainsi l’art, rassemblant tous les hommes, les unit au divin par l’esprit. travers la matière spiritualisée par l’homme dans le rayon de la divine beauté, les hommes communient au mystère l’Être, qui est ”être avec”,”être ensemble”, rassemblé par la Beauté, l’amour ou la Vérité. Amour, Beauté et Vérité sont les éclats du mystère du Verbe, ils sont des médiations entre l’humain et le divin. L’artiste, l’amoureux et le scientifique ne sont déjà plus totalement de ce monde, ils sont déjà sur le chemin qui conduit à l’invisible, et donc au mystère de l’union du divin et de l’humain. Sans beauté, sans vérité et sans amour, la vie ne vaut pas non plus la peine d’être vécue. La recherche de la vérité comme l’amour ne sont pas simplement imitation de la nature comme pour Platon, ni recherche orgueilleuse de soi et du surhomme nietzschéen. La vérité nous sauvera du mensonge, l’amour de la haine et la beauté du désespoir face à la souffrance des innocents. Tout ce visible est ainsi un invisible élevé à l’état de mystère. L’art comme la science ou l’amour ne rendent pas le visible, ils rendent visible. Quoi? la beauté, l’amour et la vérité du divin dans l’humain, au cœur de la matière transfigurée par la lumière. Le destin de la science comme de l’amour est dévoilement de l’être, avènement de la Vérité et de l’Amour, union entre l’intériorité humaine et la transcendance.
Postface :
L’art du rien qui change tout
Et si l’art du rien, à l’école de tous les ravis de nos crèches provençales, était simplement l’art de s’émerveiller de la naissance entre nous de ce divin dans l’humain? Pourquoi les choses et les êtres nous regardent? Pourquoi leur beauté nous appelle et nous effraie à la fois? N’attendent-elles pas une réponse? Un jugement ou une louange, ou plus simplement un silence admiratif? N’est-ce pas encore et toujours, une question sans réponse, une parole qui attend simplement de naître en nous? Comme disait Cézanne: « Il y a devant nous un grand être de lumière et d’amour.» Nos yeux restent fermés tant que l’amour ne les ouvre pas. Un mystère se cache ici-maintenant sous les apparences. Il n’est pas du domaine des croyances, mais une évidence pour ceux qui savent regarder et écouter le silence des choses. Tous les peintres, les musiciens, les écrivains et les poètes ont traqué la nature secrète de leur art: « saisir la sensation à sa source impalpable. » «cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa réalité. » Voir l’autre monde, celui de Cézanne, ce n’est pas fuir dans un autre monde, mais c’est entrer dedans et prendre sa distance par rapport à soi-même, par rapport à sa culture, pour voir ce monde à la lumière d’un Autre. C’est revêtir les choses de beauté et leur donner un visage. C’est fraterniser avec elle comme le Poverello d’Assise quand il chante son ”cantique du frère Soleil”. Alors tu peux dire, comme Le Clézio, que tu as quitté un monde et que tu n’en as pas trouvé d’autres. Tu es parti, et tu n’es pas encore arrivé sur l’autre rive. Tu n’as pas quitté ce monde, simplement tu le vois autrement. Tu le vois, non plus comme un mur, mais comme un vitrail, en transparence. Tu le vois comme le berceau d’une invisible présence.
« En répandant mille grâces, il a passé par ces bocages et les parcourant du regard, par son seul Visage, il les a laissés revêtus de beauté.[21] » Saint Jean de la Croix regarde le monde avec le regard émerveillé du Verbe divin. Dans ce monde, dans les souffrances et tous les enfers humains, il cherche les traces du regard divin. Ainsi ce monde est magnifié parce que le Christ l’a regardé. Jean de la Croix l’aime parce qu’il y a croisé le regard de Dieu. Silésius écrivait : « Tu vas au bout du monde, si tu n’as pas croisé le regard de Dieu, tu n’as rien vu.[22] » Dieu? Mais de quel Dieu parlons-nous? Du dieu extérieur et solitaire, ou d’une expérience intérieure et d’une attitude existentielle et dialectique entre le divin et l’humain? « Il y a un but, mais pas de chemin. Ce que nous nommons chemin n’est qu’hésitation», écrit Franz Kafka. « La clairière est prisonnière, cernée de près par la forêt, et pourtant les troncs s’éloignent à l’appel des plaines et des collines. Les feuilles fuient loin du centre, loin de ce vide où la paix trouve son origine dans le rien de la lumière[23].» L’amour, la vérité comme la beauté jaillissent toujours de la même source : le silence, le vide d’où jaillit l’émerveillement. Il est, comme la rose : « sans pourquoi, écrivait Angélus Silésius, « elle fleurit. Nul ne sait comment? [24]»
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[1]Pierre HADOT, Plotin ou la simplicité du regard, Folio, p. 67
[2] LAO TSEU, Tao Té King, chap. 4
[3] Le nuage d’inconnaissance, traduit par Armel Guerne, Paris, Seuil/Points Sagesse, 1977
[4] Martin HEIDEGGER, Chemins qui ne mène nulle part, Paris, Gallimard, 1963
[5] Henri MALDINEY, Ouvrir le rien, l’art nu, Fougères, Encre Marine, 2000
[6] Henri MALDINEY, Silence, parole, espace, Lausanne, L’âge d’homme, 1973-1994
[7] Octavio PAZ (°1914+1998) à Mexico,
[8] Nicolas de CUSE, Trois traités sur la docte ignorance et la coïncidence des opposés, Paris, Cerf/Sagesses Chrétiennes, 1991
[9] François CHENG, Cinq méditations sur la beauté, p. 37
[10] Luc 6, 22
[11] Luc 11, 34-36
[12] Isaïe 5, 20
[13] Henri MALDINEY, L’art éclair de l’être, Comp’Act, 1993
[14] R. M. RILKE, Propos sur le poète, La Pleïade, p. 1025.
[15] François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2006, Le Livre de Poche, 2008, p. 45-89
et dans Vide et plein dans le langage pictural chinois, Points Essais, 1991 ou n
[16] François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2006, Le Livre de Poche, 2008, p. 53-54
[17] W. Kandinsky, Du spirituel dans l’art, Paris, Point/Seuil, p. 203.
[18] DOSTOÏEVSKI, L’Idiot, Paris, Gallimard, Folio, 2001, 3ème partie, chapitre I
[19] CEZANNE Paul
[20] Marcel Proust,
[22] Angélus Silésius, L’errant chérubinique, Arfuyen, 1990 et traduit de l’allemand et préface de Maël Renouard, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2004
[23] Jean Mambrino, Clairière, poèmes, Paris, DDB, 1974
[24] Angélus Silésius, L’errant Chérubinique, Arfuyen, 1990 et traduit de l’allemand et préface de Maël Renouard, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2004
[25] Paul Claudel, Cinq grandes Odes, Paris, Gallimard, 1923, p. 131.







