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La stupéfaction du « voir »

Voir est une épreuve avant d’être une preuve. S’émerveiller ne dispense pas de l’épreuve de la critique. Cette épreuve appelle des preuves, elle fait naître un désir de connaître et donc des questions. Voir, c’est se laisser blesser par la vision du réel. Les mots sont trop petits pour dire ce qu’on a entrevu. Un jour, il faut ne plus se payer de mots et cesser de prendre la grammaire pour la réalité, pour voir la force comme elle se déploie et cultiver l’indépendance d’esprit. Cette blessure ouvre une béance, elle libère des discours et des mots. Par delà les réponses, elle engendre un éternel questionnement. « Tous ceux qui parlent des merveilles, disait Aragon, leur fable cache des sanglots… Les gens prennent pour des roses, la douleur dont ils sont brisés. »  Voir est un art de vivre, mais surtout un art de mourir à ses anciennes visions du monde. Comme disait Socrate: « Qui sait si vivre, ici, n’est pas mourir? Et si mourir n’est pas vivre? » On ne voit bien qu’en s’oubliant, qu’en se perdant de vue. Dans la forêt des signes et des symboles, les vieux chemins qui ne mènent nulle part sont les plus courts chemins vers l’essentiel. Les chemins qui mènent à la clairière de l’être ne sont-ils pas ces Holzweg, ces chemins sans-issus. Renoncer est la condition du dépassement. Le rien est la condition de la manifestation du tout de l’être. Il faut quitter ses anciennes façons de voir pour en découvrir de nouvelles. « L’étonnement, disait Shelling, est inséparable du vertige spéculatif où s’éprouve l’effondrement de toutes certitudes. » De même, Nietzsche oppose l’art d’apprendre par coeur et d’exercer sa mémoire à un art de l’oubli qui permet la rencontre d’un monde de choses inédites et imprévues et qui exige de sortir d’un dispositif intellectuel puissant : il faut désapprendre à séparer le nécessaire de l’accidentel, à penser en termes de causalité, à anticiper et à voir le lointain comme présent, à calculer ses effets. En un mot, il faut apprendre à ne plus être prévisible, régulier et nécessaire. Le gai savoir suppose le courage de celui qui prend des risques contre les longues habitudes qui pétrifient et fossilisent la vie ; c’est un art du combat qui s’oppose à l’acceptation docile de la souffrance et à son usage pour ancrer une idée à toute force dans l’esprit ; c’est un art qui exige le sens du superficiel, c’est-à-dire le consentement à l’apparence, et le sens du mensonge et du travestissement, en somme de la légèreté par rapport à la gravité de ceux qui veulent « la » vérité à tout prix.

L’art du rien est un chemin étroit et difficile entre l’absurde du néant et la grâce de l’émerveillement. Si nous ne voyons plus la beauté du monde, si nous désespérons de tout, c’est peut-être qu’il nous faut aller voir un peu plus loin que le bout de notre nez et changer de lunettes? Car nous portons inconsciemment les lunettes de notre milieu, de notre parti ou d’une époque.  Ne voir que les contradictions ne nous enferme-t-il pas dans le monde clos de la rationalité. Refuser de les voir, nous enferme dans une subjectivité close sur elle-même. En ne regardant que les oppositions ne risque-t-on pas de ne voir que la face défigurée du monde en oubliant son côté transfiguré? Pour voir le monde autrement, il faut prendre du recul, de la distance, renoncer à juger ou à prendre, à tuer ou à asservir pour être libre de servir et de se donner. Pour s’émerveiller, il faut dépasser les logiques d’inclusion et d’exclusion pour entrer dans le dialogue, l’accueil de l’autre dans le respect et la distance.  Mais cette logique de réconciliation des contraires et de coïncidence des opposés n’est pas encore la nôtre, même si elle est présente depuis des siècles dans le Taoïsme en Orient et dans la philosophie d’un Nicolas de Cuse[1] en Occident.

L’esprit d’émerveillement et l’esprit critique ne s’opposent pas, ils sont deux formes complémentaires de notre regard sur une seule et même réalité. Mais ce réel est toujours au-delà de tout ce que l’on peut voir, dire ou ressentir. La foi suppose un athéisme préalable, sinon elle risque de n’être que superstition ou religiosité frileuse. De même que la solitude est une étape essentielle de l’amour, le désespoir est souvent la porte de la béatitude de l’émerveillement, comme le  montre André Comte Sponville[2]. La véritable espérance est au-delà des espoirs et des désespoirs humains. « La foi, écrivait Bernanos, c’est vingt quatre heures de doute moins une minute d’espérance.  »  Nous pourrions en dire de même de l’émerveillement. Cette religion de l’émerveillement n’entre pas en concurrence avec la science.  Elle se veut un autre regard sur un réel qui passe le réel observable. Foi et science s’éclairent l’une l’autre, comme deux regards sur une même réalité. Par delà les illusions et les désillusions, il y a quelque chose plutôt que rien, mais ce rien est un saut dans le vide. La fin des grandes illusions scientifiques, politiques ou économiques n’a-t-elle pas  provoqué la chute des dernières étoiles qui illuminaient le ciel de notre esprit? Mais ce vide n’est-il pas en attente d’un plein, ce rien n’est-il pas l’annonce d’une aurore? Cette nuit du sens de l’existence n’est-elle pas le commencement d’un lever de soleil sur un autre jour de l’homme.

Pour Abraham Heschel, l’art et la mystique se définissent comme une même expérience de « stupéfaction radicale. » Le mystique et l’artiste sont littéralement bouche bée devant la beauté et l’aspect formidable des choses. « L’émerveillement est le début de la sagesse et précède la foi. » Einstein définit la mystique comme «la capacité de s’abîmer dans le respect et de rester interdit d’admiration… Celui qui ne sait plus s’émerveiller, c’est comme s’il était mort, son esprit s’est éteint. » Bachelard écrivait : « Entre les mystiques, les musiciens et les poètes, il y a une secrète parenté : c’est dans l’amitié que les poètes ont pour les choses que nous pourrons connaître ces gerbes d’instants qui donnent valeur humaine à des actes éphémères. » De l’émerveillement de l’artiste naît son désir de création. Dans le silence de l’émerveillement, les formes artistiques sont des tentatives pour nous faire passer du dehors au-dedans puis du dedans au transcendant, comme le disait déjà saint Bonaventure au XIIIe. Mais quelle est cette réalité que l’on nomme transcendance ? Est-ce le dieu transcendant des religions, celui des philosophes ou l’Autre des psychanalystes ou simplement le dieu intérieur des mystiques ? Depuis Socrate, Platon, Spinoza, Nietzsche et Heidegger, l’émerveillement occupe plus l’histoire de la philosophie que celle de la théologie. Simone Weil nous rappelle justement que « le christianisme a oublié que le salut est essentiellement une question de regard … La beauté est la seule fin à rechercher ici-bas … Elle est l’éternité sur terre. La beauté du monde est la coopération de la Sagesse divine à la création. « Zeus a achevé toutes choses, dit un vers orphique, et Bacchus les a parachevées. »  Le parachèvement, c’est la création de la beauté. Dieu a créé l’univers, et son Fils, notre frère premier-né, en a créé la beauté pour nous. La beauté du monde, c’est le sourire de tendresse du Christ pour nous à travers la matière. Il est réellement présent dans la beauté universelle. L’amour de cette beauté procède de Dieu descendu dans notre âme et va vers Dieu présent dans l’univers. C’est aussi quelque chose comme un sacrement.[3] » Jean-Paul II rappelait en 1999 ces paroles de Vatican II : « La beauté, comme la vérité, c’est ce qui met la joie au cœur des hommes, c’est ce fruit précieux qui résiste à l’usage du temps, qui unit les générations et les fait communier dans l’admiration[4]. Puisse la beauté que vous transmettrez aux générations de demain être telle qu’elle suscite en elles l’émerveillement ! Devant le caractère sacré de la vie et de l’être humain, devant les merveilles de l’univers, l’unique attitude adéquate est celle de l’émerveillement. (…) La beauté est la clé du mystère et elle renvoie à la transcendance » [5].

Que reste-t-il aujourd’hui des civilisations et des religions anciennes sinon leurs oeuvres d’art ? Qu’allons-nous chercher sur les rives du Nil, à Constantinople, Florence ou Rome et dans les églises romanes ou les musées du monde ? Et n’est-ce pas aussi le secret des écritures et des paraboles particulièrement, comme celui de bien des grands textes mystiques hindous, taoïstes ou soufis d’être des écoles d’émerveillement ?

L’art ne prie pas, la science non plus, l’amour de même. Mais ils peuvent nous y conduire en nous plongeant muet, silencieux et émerveillé dans cet autre côté du réel. « L’art ne rend pas le visible, il rend visible »[6] cet invisible autre côté, l’arrière-pays de ce que nous prenons pour le réel. L’art n’est pas imitation, ni subjectivité, mais dévoilement. André Malraux écrit que « le seul domaine où le divin soit visible est l’art, quelque nom qu’on lui donne. » C’est le regard de l’artiste qui rend visible ou non la transcendance au cœur de l’immanence du monde. L’art nous invite à passer du donné visible au don invisible des choses. Seul le regard de celui qui contemple une œuvre est à l’œuvre, lui seul peut laisser jaillir la transcendance. Mystère de liberté et de don ! L’attente silencieuse des œuvres d’art n’est-elle pas le signe d’un appel à traverser le pont entre ce donné et ce don ? L’art ne cherche pas simplement à représenter, mais à nous rendre présents. C’est nous qui n’en sommes pas encore là. Nous ne vivons pas toujours dans l’univers du don.

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[1] NICOLAS DE CUSE (né en 1401 à Cuse sur la Moselle en Allemagne + 11/08/1464 à Todi dans les états pontificaux), penseur, théologien  . Pour Ernst Cassirer, la docte ignorance constitue l'une des premières formulations de l'épistémologie moderne.

[2] André COMTE SPONVILLE, Traité du désespoir et de la béatitude,  vivre, tome 2, Puf/Perspectives critiques, 1988

[3] Simone WEIL, Intuitions préchrétiennes, 1951

[4] Message aux artistes (8 décembre 1965), DC 62, 1966, col. 55, cité par Jean-Paul II, Lettre aux artistes, § 11, Vatican, 1999.

[5] Jean-Paul II, op.cit., § 16.

[6] P. Klee.

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