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L’attente: …un appel à venir

L’art, en ouvrant l’entre-deux, nous rend présents à ce présent de la présence. Il opère ce miracle de nous ouvrir les yeux et opère en nous cette longue transmutation du donné en don. Le sens d’un tel art n’est pas en lui-même, mais dans le don qu’il nous fait de nous-mêmes à nous-mêmes. Par delà tous les sens abandonnés en chemin, le sens du sens c’est nous. C’est notre présence suscitée à venir: "nous sommes le sens, écrit Jean Luc Nancy, dans le partage de nos voies." Les choses ne sont rien, l’important, c’est nous dans le „Ah!” partagé devant le surgissement des choses. Si le réel passe le réel, c’est parce que, ce réel, c’est nous dans notre présence au monde partagée. Le réel est dans ce ”nous” donné et abandonné dans l’écart de la mise à distance des choses. C’est dans cet écart et en écho entre les choses et nos présences rassemblées que se constitue la communauté du sens et ce lien qui fait corps et incarne le sens d’une époque et d’un lieu. L’art, la science ou l'amour sont des lieux d'exode, de passage et du partage, lieu de la transmission, celui d’une expérience d’émerveillement. Ce que nous avons à transmettre, ce ne sont pas des choses, mais nous-mêmes, dans nos présences partagées. L’art ouvre ce ”nuage d’inconnaissance” de l’entre-deux, où nous communions ensemble au même éblouissement. C’est dans ce jeu qu’il nous introduit et l’enjeu est une communauté de je, distincts et unis. Art et liturgie s’unissent ici pour ouvrir le sens de la vie. Ce jeu est manifestation de l’être ensemble. Il expose le ”il y a quelque chose plutôt que rien”, il y a même plus que quelque chose ! Il y a ce presque rien dont parle Jankélévitch. Il y a un mystère, celui d’un entre-deux qui se donne dans l’Ouvert. Il y a dévoilement d’une présence, qui n’est pas ailleurs que dans la mise en présence ici-main-tenant. Ce qui ne cesse de venir et d’advenir est toujours déjà là et nous appelle à venir. Ce divin jeu suscite et re-suscite notre être ensemble. Art eucharistique qui ouvre à l’unique présence d’un Réel par delà, mais au cœur même de toutes nos représentations.

Dans l’absolue nudité des représentations, des sentiments, des figurations comme des abstractions, l’art est cet événement - avènement unique et personnel de l’esprit au creux d’une matière, où surgit une lumière, toujours déjà là, mais c’est nous qui n’étions pas là. L’art nous rend présents, il nous donne de la voir. Ce n’est plus nous qui regardons les choses, mais que ce sont elles qui nous regardent. Tout le miracle est là, dans cet admirable échange et cette communion. Dans l’événement d’un regard surgit l’au-delà au-dedans des choses. Une altérité advient, dans l’intériorité d’une nature mise à nue par la main caressante de l’artiste. Sous le regard pauvre de l’artiste la matière se dénude et s’ouvre. Elle devient passage du dehors au dedans, matrice où s’enfante l’œuvre et l’homme. Comme on pétrit la pâte pour faire du pain, la main de l’artiste pétrit la matière pour en extraire la lumière. À travers les apparences visibles, l’œil de l’artiste écoute et perçoit cette sonorité d’être dans le silence des choses, son œil écoute la musique silencieuse qui chante à travers toutes choses. Le regard de l’artiste ouvre l’aube d’une nouvelle réalité. Dans l’épaisseur aveugle des choses, il met en lumière une présence. Son regard met au jour une lumière jusqu’alors invisible, qui surgit en s’imposant comme le sentiment d’une invisible lumière qui éclaire toutes choses.

Ouvrir l’entre-deux, ce n’est pas fuir vers le ciel d’une abstraction qui défigure la réalité, mais s’enfoncer dans l’épaisseur d’une matière à ensemencer et à laisser germer pour la transfigurer par la présence d’une parole qui transparaît plus qu’elle n’apparaît. L’œuvre devient alors lieu de communion entre la matière et l’esprit, par delà les constructions et les déconstructions entre le concret et l’abstrait. Un vrai créateur actualise notre présence, il nous met à l’école du regard simple; au lieu de dévisager et de juger toutes choses, de les saisir avec nos mains et surtout nos esprits, la véritable œuvre de l’artiste est de nous dénuder et de nous faire lâcher prise, pour nous laisser nous émerveiller de l’au-delà du visible. Dans cette épiphanie de l’œuvre, nous avons accès à ce qui est, par delà tout ce qui existe. Mais cette connaissance ne peut se laisser saisir ou enfermer par nos discours. Elle nous surprend toujours, en nous déprenant de nous-mêmes. Elle nous ouvre un avenir en nous mettant en chemin. Elle nous attire vers cet au-delà caché et voilé, toujours déjà là et en attente, mais c’est simplement nous qui n’étions pas là, dans le surgissement de sa présence.

En art comme en amour, ce qui n’est pas donné est perdu. Ce qui n’ouvre pas est à jamais fermé. Ce qui n’appelle pas à venir sur le chemin du rien ne peut que conduire à la totalité close. Tout ce qui n’invite pas au passage du dehors au dedans et du dedans au transcendant, ne peut que conduire au néant. Tout ce qui n’ouvre pas au partage et à la rencontre ne peut qu’enfermer et finit par exclure. La beauté implique une rencontre de laquelle « naît quelque chose d’autre, une révélation, une transfiguration, tel un tableau de Cézanne né de la rencontre du peintre avec la Sainte Victoire.[1] » L’œuvre est à la fois déchirure de la matière et de l’homme qui la contemple. L’artiste est là, donné et abandonné jusqu’au bout de lui-même, dans l’attente de l’avènement de l’oeuvre. Dans toute véritable création, comme au septième jour de la genèse, le créateur se retire pour que l’autre advienne. L’art consiste à laisser jouer l’écart, l’intervalle ouvert qui l’articule en tant que symbole. Art de la distance et des liaisons toujours ouvertes et jamais fermées dans cet entre-deux. Cet espace vide nous libère de toute utilisation de l’art et de ses risques d’idolâtrie. L’art, alors, n’est plus au service d’aucune idéologie politique, morale ou religieuse. L’art s’offre à nous dans sa nudité, comme ouverture du sens de l’existence et de notre être au monde, dans l’écart singulier et pluriel de ses expressions. L’art comme la philosophie n’est plus la servante d’une théologie, mais il acquiert le droit à une existence autonome, une façon propre d’être au monde. L’art comme la science nous libèrent de l’esclavage. Avec eux, la personne advient dans l’abîme qu’ils ouvrent en nous.

Si l’artiste éprouve le besoin de faire de l’obscurité sa demeure, c’est que seules la nuit et l’épaisseur de la matière brute lui permettent d’enfanter cette lumière. «La nuit est subterfuge pour nous ouvrir les yeux sur ce qui reste non révélé tant qu’on l’éclaire.»[2] La source de son inspiration et sa respiration est ce contact avec une matière vierge et mystérieuse qui est le chemin vers la source cachée et la matrice où s’enfante la lumière. L’artiste lui est toujours aveugle. L’art est un don de l’avenir, mais l’artiste entre dans l’à-venir les yeux bandés. C’est de nuit qu’il ouvre la porte à ce qu’il ne voit pas encore, mais qui est déjà présent, et dont il porte l’intuition et la nostalgie. C’est là le moteur de sa vocation et de tout son travail. C’est de nuit qu’il voit ce qui est déjà là, mais qui n’est pas encore totalement manifesté. Cela vient en lui, mais il sait que ce n’est pas totalement lui. Cela lui est donné. «La beauté plus qu’une donnée, est le don suprême de la part de ce qui a été offert...plus qu’un acquis, elle restera toujours un défi, un pari.[3]» Comme un papillon nocturne, l’artiste est attiré par la lumière. Cette source cachée vient d’au-delà de lui, toujours inoubliable et inespéré, comme une lumineuse-ténèbre qui vient emplir sa nuit. Artiste, alors est celui qui, dans l’épaisseur de cette matière close de toute part, ouvre une percée vers l’être. Son art est passage du dehors au dedans, transmutation du regard, communication entre le visible et l’invisible. Dans l’épaisseur de la nuit et la nudité d’une matière brute, sans représentations, par delà les sentiments et les idées, il attend. Douloureuse nuit qui enfante une lumière qui surgit comme une aube. Ni montrer, ni démontrer, mais ouvrir le Rien. L’art nu est appel à naître à la présence à « être délivré, venir à l’Ouvert ! » écrit Jean Luc Nancy, reprenant l’expression célèbre d’Holderlin au début de l’élégie de la « Promenade à la campagne ».

Le réel n’est pas ce qui nous est donné dans un en-face sans distance et que l’on peut saisir. Il n’est pas de l’ordre de l’attendu. Comme l’écrit Louis Lavelle, « il y a des esprits qui demeurent toujours spectateurs, qui se réservent toujours et n’entreront jamais dans le jeu. La passion ne les visite jamais.[4] » Si nous ne voyons plus rien, cela ne signifie pas qu’il n’y a plus rien derrière ce rien. Ce rien n’était souvent que le chemin et la porte cachée, le passage qui recouvre la vraie lumière? Ce rien n’est-il pas le lieu ou plutôt le non-lieu de cette transmutation de nos regards. Ce rien est en un premier temps la condition de la guérison de toute idolâtrie du visible et même de l’imagination, qui est à la fois purification et guérison des images et des symboles. Ce Rien ferme la porte aux illusions et l’ouvre sur la sublime allusion de l’être. « Quant l’inattendu se produit, il se découvre toujours déjà là. »[5]  Mais c’est nous qui n’étions pas là, dans l’ici-attentif de son surgissement. Comme l’écrit Martin Heidegger: « La présence efficace, quelle qu’elle soit, se tient dans la pure éclaircie du vide ou du Rien, lequel n’est pas un nihil négativum. Le vide n’est pas l’évacuation du monde, le Rien n’est pas l’anéantissement, mais la condition qui en rend possible la manifestation[6].» Par delà la subjectivité et l’objectivité des regards et des discours, il y a un autre pays, la terre promise de l’intersubjectivité. Ce rien est la clé qui ouvre la porte sur cet arrière pays des senteurs, des goûts, celui des souvenirs de notre enfance et du royaume de l’enfance.  Consentir au vide, c’est renoncer à la saisie conquérante et agressive pour s’ouvrir à la réalité qui se donne.

La finalité d’un regard, ce n’est pas de se regarder soi-même, ni de juger ou d’être fasciné par l’autre, mais de se laisser transformer soi-même dans la rencontre du réel. On ne voit bien qu’en respectant la distance nécessaire au dialogue et à l’écoute, à la naissance d’une relation transformante. Entre soi-même et l’autre, il y a un vide créateur, un abîme, une distance infinie entre ce que je vois, ce que je sais et ce qui est. Ce qui apparaît à la surface m’attire vers un fond sans fond où quelque chose veut naître. Nous sommes devant un abîme humain infranchissable. Mais cet abîme humain n’appelle-t-il pas un autre abîme? Par delà tous les possibles, l’impossible est là en train de naître. « La grâce comble, écrit S.Weil, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c’est elle qui fait ce vide. »[7]

Ce vide n’ouvre-t-il pas l’espace d’un jeu créateur, celui de « l’entre-nous ». Cet «entre-deux» n’est pas une partie qui se joue à deux, mais à trois. Par delà la fascination ou l’opposition, par delà l’esclavage et la guerre des regards, il y a une issue libératrice, il y a un troisième terme. Jouer et jouir, c’est être jouer et ouïr autre chose que la chose et ses représentations. Ce jeu est la source de toute création, car il engendre le désir. «Plus l’être est conscient, plus ce désir se complexifie, désir de soi, désir de l’autre, désir de transformation dans le sens d’une tranfiguration, et d’une certaine manière plus mystique, un autre désir, celui de rejoindre le Désir originel dont l’univers semble procéder.[8]» Quand le monde cesse d’être visible et représentable, quand le sujet devient aveugle, alors il s’oublie et cesse de tout rapporter à sa volonté de puissance, alors il peut enfin percevoir cette présence éternelle. L’enjeu ici est à la fois un devenir soi et un advenir un troisième. En fait, comme le reprendra Ricoeur dans « Soi-même comme un autre ». Il y a de l’Autre qui advient dans l’événement d’un regard. Si l’étonnement nous coupe le souffle, c’est qu’il nous coupe en deux, il sépare le moi du je, pour l’espace d’un troisième où comme disait Rimbaud: « Je est un Autre ». Entre le Je et l’Autre il y a le souffle de l’être, l’acte d’être totalement présent au réel. Si les choses et les êtres nous regardent, si leur beauté ou leur laideur nous appellent et parfois nous blessent, c’est qu’elles attendent une réponse, un jugement ou une louange, et c’est toujours une parole, même si elle se dit dans le silence.  

L’ultime travail à accomplir, en ce lieu de l’entre-deux, n’est-il pas de laisser l’espace et le temps faire son œuvre, de poser et d’ouvrir la dualité, et de laisser « le Gange couler » entre ses deux rives ? Le monde attend des choses, des images ou des idées, alors que l’essentiel, ici, est le vide, l’attente silencieuse dans l’espace libre, l’ouverture au non-dit dans l’entre-deux du dit. L’essentiel ici n’est-il pas de se taire et de contempler ce qui se vit là! L’unique travail, en ce temps déjà en dehors du temps et en ce lieu du non-lieu, n’est-il donc pas l’œuvre dernière d’une vie, qui au fond est de couper l’ultime différence « entre celui qui cherche et celui qui est cherché »? S’enfoncer dans la nuit du mystère et laisser advenir ce qui vient, attendre dans l’attention au présent de la présence, n’est-ce pas laisser faire le silence entre les notes et les mots, l’espace blanc entre les couleurs, le silence de l’imagination et de la pensée, du discours et des images? Dans le silence et la respiration de l’être advient le souffle de l’esprit; la Parole advient et naît de ce vide créateur. N’est-ce pas là dans cet entre-deux, vide de tout mot et de toute image, la seule véritable connaissance, qui est en fait une incommaissance, et la source de toute paix? L’homme, ici, ne rencontre les autres en vérité et ne peut se rencontrer lui-même, que s’il rencontre cet abîme infini dans l’homme. Le peintre alors devient aveugle et le poète muet. Devant le mystère d’un monde ouvert, ils ne peuvent qu’être déchirés. Être au monde pour l’artiste, c’est toujours se laisser consumer par ce rien habité par le frémissement de son passage.

 

[1] François CHENG, Cinq méditations sur la beauté,  p77

[2] François CHENG, Cinq méditations sur la beauté, p. 122

[3]  L. LAVELLE, L’erreur de Narcisse, Grasset, 1939, p. 212.

[4]  H. MALDINEY, Regard, parole, espace, p. 143.

[5]  Martin HEIDEGGER, Was der métaphysik, 1929, p. 34.

[6] Simone WEIL, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, p. 20.

[7] François CHENG, Cinq méditations sur la beauté,

[8] Jean Onimus, La béance du divin, PUF, p. 78.

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